A ta santé!

Une main sur la poignée, ton bras s’engourdit enveloppé dans un chemisier maintenant mouillé. Un chemisier délavé qui avait dû être noir et qui paraissait gris. Sur tes épaules frissonnantes la bruine s’est collée, un cache-nez ne l’empêche plus d’atteindre ton cou et sous elle tu ressembles à un chaton noyé.

Tu portes à tes lèvres tes doigts roidis par le froid, leurs couleurs cramoisies aux ongles peu soignés, la douleur piquante du gèle sur ta peau. Tu souffles dessus, ton souffle est brûlant, sur eux il devient incendiaire. Mille piqûres d’aiguilles t’assaillent, une armée de fourmis te grimpent dessus, leurs petites pattes griffues semblent t’écorcher vif. D’un geste douloureux tu espères congédier l’assemblée, mais elles paraissent revenir en plus grand nombre. Puis sans te prévenir, les insectes s’en vont, ou s’endorment mais tes membres deviennent gourds, alourdis comme du béton, une armature de plomb.

Tu frissonnes encore, peut être plus. Tes dents claquent et veulent t’offrir un concert de métal ou de rock. Ta gorge s’empâte, ton nez s’enrhume, tes yeux brûlent. Tes paupières sont insuffisantes à retenir les relents glacés de l’atmosphère. Ton front se couvre d’une pellicule de sueur, tes pupilles s’entrouvrent, semblent chercher de l’apaisement. Elles s’accrochent aux gris du trottoir, au verre d’une bouteille…

Tu pousses la porte, une sonnette tinte longuement tu ne voulais pas entrer, la chaleur ambiante te coupe le souffle. Ton visage semble hagard, désorienté. Tes joues rougissent, ton nez s’enflamme. Tu jettes ici et là un regard effaré. Le cuir rouge des banquettes froides sont dans ta vision, des tâches de sang d’un crime impuni. Des relents de tabac vieillot saturent l’ambiance. Sur les tables grise en formica, des verres non desservis retracent la visite des autres. Les lumières chiches et jaunes confèrent à la salle une impression de chaleur, de tanière presque l’illusion d’un foyer. Tu ne voulais pas y revenir.

Derrière les vitres dégoulinent des trombes d’eau, il s’est remit à pleuvoir. Tu sembles n’avoir plus d’air, tu restes debout, tu traces sur le sol des rivières sales, tes pieds se serrent dans tes vieilles baskets, tu voudrais prendre tes jambes à ton cou et sortir de cet enfer serein.

Mais un regard où déborde mille questions se pose sur ta silhouette filiforme. Il semble te mépriser ou se trouve couvert de préjugés, mais si tu repasses la portes, il serait outragé. Car il a attendu, sa curiosité rendue maladive par ton immobilité exagérée. Il a attendu et semble attendre encore. Il saait pourquoi tu es venu, il a déjà préparé ta commande.

Tu te laisses prendre, tu trouves une place dans une flaque de sang en cuir, tes coudes forment déjà des auréoles, tu te laisses dégouliner sur la place; A coté de la baie, la baie vitrée, à coté d’une mimi pin-up dessinée à la hâte sur la boiserie et d’une affiche emplie de palmiers et de promesses de paradis.

Vas-tu l’atteindre encore, cet essoufflement partiel, cet état d’hébétude extrême où plus rien n’aura d’importance? Ni ta chemise sale, ni tes baskets usagées, ni tes rendez-vous manqués, ta famille désespérée…

Prendras-tu une bière ou une vodka, un whisky ou une plus exotique tequila?

Tu oublies ta paye de misère, tu la mets sur la table, tu lèves les yeux au plafond, sur le coté se trouve une lumière verdâtre: sortie de secours.

Sur une porte au fond du bar il est écrit aussi « défense d’entrer ».

Tu voudrais peut être d’une telle pancarte sur le fond de ton cerveau ou « exit » inscrit en vert.

Tu laisses dériver ce flot de pensée, tant il est parfois déplaisant de se savoir lucide, puis alors que tu lèves un doigt en direction du serveur:

Les vitres s’allègent de leurs eaux, la pluie s’est arrêtée, on entend même dans le square voisin, les oiseaux chanter. Puis comme un éclaire chaud, les rayons enivrants frappent les baies du restaurant-bar, le soleil illumine la moindre particule, révèlent la poussière ambiante et cristallise les gouttelettes des vitres, puis se rend à ton visage triste. En lui peut être tu te sens revivre, sa chaleur timide d’hiver s’agrippe à ta peau, comme une main tendue ou des bras qui t’enlacent. Le dégoût qui t’habitait se trouve repoussé le temps d’un instant.

Alors tu commandes un café noir.

Mais demain est un autre jour.

 

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