Les traces de tes paumes moites se dessinent sur la vitre, empreintes éphémères et vivantes. Tu les regardes disparaître, lentement
la vitre devient lisse et froide. Tu poses ta tête sur elle, ton front brûlant savoure sa fraîcheur. De nouveau tu te sépares d'elle, tu découvres la forme d'un ovale irrégulier qui s'efface
lui aussi. Tu voudrais tant la retenir...
Doucement tu reposes encore une fois ton visage cherchant à garder ce contact dur et glacé. Ton nez touche le verre, ton souffle chaud pose délicatement une couverture blanche. Tu pousses un
soupir d'exaltation, ta bouche expire et métamorphose le néant lisse en un monde illuminé de milliers d'éclats, scintillants petits diamants liquides. Tu presses tes lèvres contre elle, tu
embrasses ton reflet. Tu observes cette forme clonée, pâle copie stérile. Tu t'éloignes d'elle de quelques pas en arrière et tu distingues enfin autre chose. La surface vitrée n'est plus vide.
Elle est devenue substance, les couleurs de ton corps l'irradient, elle devient presque humaine, elle devient presque "Toi". Tu tends tes doigts, tu parcours les limites diffuses de cet être
muselé enfermé dans son cadre de verre. Tes pupilles cherchent les siennes, elles ne les trouvent pas, le négatif semble perdu, la matière intransigeante a fumé ses traits. Tu ne veux pas te
perdre, tu énumères les couleurs, tu t'essayes à les ressentir. Tu cherches leur identité, tu sais que tu les connais mais elles t'échappent. Tu penses au "Rose", ton imagination s'éveille, tu
voudrais rêver de lui, t'échapper dans son monde, tu arrives un instant à trouver une aurore dans tes mirages, tu t'épanouis en elle, mais la transe est brève. Car la seconde suivante elle se
transforme, elle devient une flaque grisâtre mêlée de teintes étrangères. Tu te dis "beige", tes sens effleurent la paroi, tu ne trouves rien de ce que tu cherches. Les traînées poussiéreuses
qui paraissaient beiges se trouvent dissoutes dans un vert de gris. Tu souhaites trouver une pointe de "Rouge", la pourpre essence parasitée s'est défaite de ses atours, et même sur ta bouche
vermeille elle s'habille de mercure. Une trace de plus sur une toile sale.
Aucune couleur n'est semblable à celles de tes souvenirs.
Où sont-elles?
Les couleurs chaudes ont disparu. Peut-être trouveras-tu leurs froids homologues? La vitre glaciale t'y invite.
Tu la contemples de nouveau, tu t'intéresses au "vert", des particules infimes parcourent l'image, rien cependant n'est à la hauteur de tes espérances. Tu passes au "bleu", tu sens bien
qu'autour de toi l'atmosphère est bleutée ; les yeux écarquillés, tu cherches parmi ces ombres, celle qui t'éblouirait, te donnerait les ailes d'un oiseau pour t'envoler. Ce bleu intense
faiseur de rêves. "Bleu qui clair au jour se couvre d'un blanc velours, et tient à la nuit, la brillance de ses esprits". Alors tes prunelles fixent désespérément le rectangle de plomb,
cherchant en son sein les bribes tenues d'un bleu délavé."Le bleu qui colorie ta mémoire, ne se retrouve plus en ce miroir."
Tu comprends qu'il n'y a en ton monde que l'échelle des gris, de la souris à la mine, du gris rosé au gris jauni, du métal à la pierre, ils s'étalent complémentaires, couleurs de maton et de
prison, couleur de mitard et désespoir.
De découragement tu soupires, une nappe de buée se colle, ton corps s'est rapproché. D'autres formes apparaissent, ce sont celles passées, révélées quelques instants par l'air chaud de tes
poumons. Tu respires plus fort, ton souffle étend les contours déformés de la tache embuée. Les empreintes passées se révèlent à nouveau, celles de deux mains fantômes, qui t'appartiennent.
Mais bien plus irréel, vidées de toute chair, vidées de toute âme, soupçons d'une présence qui s'attarde. Au-dessus d'elles la trace d'une bouche muette, qui semble crier son silence forcé.
Celle de ton nez en un rond parfait, celle de ton front, ovale suspendu...
Puis tu rattrapes ton reflet, ses contours floutés, ses taches aux coloris plombés, autour de lui, un vide. Un mur blanc fumé recouvre tout.
Ton corps se retourne, et la même vision s'offre à toi. Des murs bancs parsemaient çà et là des teintes grises qu'une lumière chiche laisse apparaître. RIEN.
RIEN. Où es-tu? Tu ne sais pas ? Cherche ! Réfléchis !
Quel autre endroit connu pourrait être aussi blanc ?
Ton front se plisse, tes sourcils se froncent. Tu portes un doigt à ta bouche comme pour imposer le silence. Tu fermes tes paupières, tes pensées hurlent et te vrillent le cerveau. Tu voudrais
te boucher les oreilles, tu prends ta tête entre tes mains, tu essayes de te libérer d'elles. Tu te rends compte qu'elles sont trop fortes, aucun n'existe pour les faire taire. Peut-être le
bruit de ta respiration? Tu t'évertues à l'entendre, mais même le rassurant bruit de ton souffle ne permet pas de chasser les étranges ondes qu'émet ton esprit. Tu fermes les paupières, il te
semble que la voix s'est tue, tes pensées comme rassurées, se sont calmées. Tout devient noir. Une obscurité réchauffante, familière, celle d'un terrier ou le ventre d'une mère. Des ténèbres
orangées teintées de sécurité. Réconfortant.
Tu sais que tu existes, au milieu de toi-même.
Tu perçois les couleurs, noir en dedans, blanc à l'extérieur ou plutôt gris, gris du mystère, gris de l'étrange, gris qui s'incère ou se mélange. Ce monde-là qui te fait peur: à cause de lui tu
sais que tu es.
Tout d'un coup ta tête te fait mal, tu vois les couleurs, mais où se trouvent leurs souvenirs, d'où les connais-tu? Tu peux nommer tout le spectre qui compose la lumière blanche. D'où te
viennent leurs noms ?
Et tu ne les visualises plus, tout est devenu fade, aucune couleur n'a d'éclat.
La peur te prend au ventre, tu te mets à trembler de tous tes membres, tu voudrais crier mais aucun son ne sort de ta bouche. Tu retournes vers la vitre, tu lèves le bras et le tends, l'autre
fait pareil, ta main forme un poing, l'autre aussi, de colère tu le frappes ; la vitre n'a même pas oscillé, il a mal. Tu marches vers le fond de la pièce, tu te retournes, prends de l'élan, tu
fonces vers lui et tu t'écrases sur la vitre. Il se tord de douleur, elle te paralyse. Tu dois faire appel à toute ta volonté pour retourner vers le mur d'en face, tu t'appuies sur lui, il est
matelassé, tu le souilles de ton sang, des taches vermillons forment sur lui de petites auréoles d'une couleur si vive qu'elle te met en émoi. Tu reprends de l'élan, une demi-seconde plus tard
tu percutes la surface vitrée.
Dans un grand bruit de corps qui s'affaisse, l'autre toujours suit tes gestes, comme pantin désarticulé, il te lance un regard fou, au fond de ses pupilles une torpeur sordide. Puis les mouches
obstruent ta vision, le décor s'efface en spirale, tu sombres dans les ténèbres profondes...
Au loin une alarme sonne...